• Top 50 Jimmie Spheeris par Hervé

    Jimmie Spheeris.jpg

    Jésus était californien...

    C'est comme cela que notre ami Hervé introduit son post sur Jimmie Spheeris. Merci Hervé!

    Oui, la cohorte des « folkeux talentueux des années 70 » est déjà suffisamment longue. Oui, et dans ce lot, il existe bon nombre d’artistes, comme le Jimmie Spheeris dont je vais parler, qui n’ont jamais accédé à la moindre flammèche de notoriété. Oui, Spheeris n’est pas le plus talentueux de tous, on pourrait en citer un semi-remorque (Nick Drake, Cat Stevens, Joni Mitchell, Paul Simon, Carole King…) au moins aussi gigantesques, sinon plus, par leur talent. 

    Mais à côté de cela, quelle vision troublante de voir un artiste de cette trempe aussi peu connu… Lui qui a sorti cinq albums parfaitement ancrés dans un véritable savoir-faire musical, dont au moins trois purs chefs-d’œuvre, Isle of View (1971), The Dragon is Dancing (1975) Ports of the Heart (1976). Par quelle alchimie bizarre, comment un tel artiste doué est tôt ou tard voué à être sous-estimé (underrated en anglais) et mis de côté ? Et ce malgré l’aide de musiciens accomplis (Spheeris en côtoya une flopée) et d’un public certes restreint mais assidu (on compte encore en 2020 sur YouTube de nombreux et émouvants témoignages de fans se remémorant découverte de ses vinyles et de ses concerts). 

    Ce qui frappe aussi dans cette carrière courte (que l’on peut réduire à ses quatre premiers albums sur 1971-1976), c’est cette constance dans la candeur et la magnificence de ses thèmes. Spheeris était un « pur » qui croyait à la beauté du Monde et à la rédemption de ses bourreaux. Il était constamment guidé par une esthétique hippie qui évitait en tout point son double haineux, incarné par le sinistre Charles Manson. Ses paroles témoignaient d’une empathie unique avec son monde, comme s’il était perpétuellement connecté à des ondes positives. Bien après les illusions hippies et les errements de Laurel Canyon, Spheeris continuait de maintenir la flamme de cette félicité. Il allait sortir son cinquième album (objectivement, son moins bon), quand il fut fauché par un chauffard en 1984. La balade de Jimmie s’achevait. Il avait 34 ans. 

    Né dans l'Oklahoma en 1949, Jimmie Spheeris était le frère de la réalisatrice Penelope (qui a filmé le très « bankable » Wayne’s World en 1992), le cousin du musicien Chris (une des pontes de la musique new age californienne) et était apparemment aussi lié, d'une manière ou d'une autre, à travers ses origines grecques, au réalisateur Costa-Gavras.

    Ses antécédents familiaux étaient liés au milieu forain du cirque, et après que son père ait été assassiné par un collègue jaloux et sanguin, sa mère a déménagé la famille en Californie, pour finalement s'installer à Venice, dans la banlieue de Los Angeles. Une fois adulte, Jimmie déménage à New York à la fin des années 1960 pour tenter de percer sur la scène musicale. À un moment donné, il a apparemment partagé un appartement avec feu Laura Nyro, l’une des perles de la scène folk de la côte Est. 

    Le début de son succès intervient quand son ami Richie Havens le présente à Clive Davis, qui est alors responsable du département « artistes en développement » pour Columbia Records. Davis le signe pour un contrat de quatre albums et le premier de ses albums - Isle of View – paraît en 1971. Enregistré à New York et Los Angeles avec un groupe de musiciens largement inconnus, il a la chance d’avoir beaucoup de radios avec lui aux États-Unis et connaît même un début de notoriété au Royaume-Uni en 1972.

    Les paroles étaient de leur temps : des envolées poétiques pleines de fantaisie, remplies d'images d'oiseaux volant librement, de montagnes et d'arbres, de pluie et de bord de mer. Au-delà de ces descriptions, on y trouvait une série de réflexions intensément sensuelles sur l'amour. La voix distinctive de Spheeris pouvait planer à travers les octaves, comme sur l’emblématique I Am the Mercury, et l'ambiance générale ressortait d'une intimité feutrée, avec guitare acoustique, flûte et cordes évoquant une variété d'humeur. La plupart d'entre elles en harmonie avec la philosophie hippie de l'époque. Et le tout magnifié par les arrangements de David Campbell (père de Beck).

    D'une certaine manière, c'était le problème pour Jimmie Spheeris et une foule d'autres auteurs-compositeurs-interprètes américains talentueux du début des années 70, tous surfant sur les traces du succès remporté par des artistes comme Crosby, Stills & Nash, Joni Mitchell ou Simon & Garfunkel. Le marché était inondé de ménestrels sensibles aux cheveux longs chantant des odes douces. Beaucoup de ces chansons étaient des choses assez secondaires, mais certaines étaient vraiment bonnes et il ne fait aucun doute que la musique de Jimmie Spheeris avait une magie qui lui était propre. Car il incarnait sa musique avec une aisance que tout le monde a relevée à l’époque. Cette magie se love dans chacun de ses quatre premiers albums. 

    Contrairement à beaucoup de ses contemporains, Spheeris a travaillé en grande partie dans les paramètres de ce qui était généralement décrit comme de la musique « folk », sans se glisser dans des clichés country-rock ou pop. Les meilleures chansons de Spheeris ont tendance à être des réflexions introspectives sur l'amour et la vie; quand il est sorti avec des rockers plus rythmés ou des expériences plus osées, comme The Original Tap Dancing Kid (1973), les résultats étaient souvent sensiblement moins convaincants. 

    Ce deuxième album a été produit par l'ancien leader des Rascals, Felix Cavaliere, et mettait en vedette un équipage de session-men chevronnés de Los Angeles comme Russ Kunkel, Leland Sklar et Bobbye Hall. Bien qu'il consolide les réalisations de Isle of View, il ne fait pas vraiment avancer les choses, se perdant quelque peu parmi tous les autres albums «soft-rock» de l'époque et ne se vend que modestement.

    La réponse de Jimmie Spheeris a alors été de sortir sa musique en concerts, et il s'est lancé dans une période de 18 mois de tournée avec un groupe de proches associés, tels que le bassiste Johnny Pierce, le guitariste Geoff Levin, le batteur Bart Hall et le pianiste Jim Cowger. 

    Au moment où Spheeris sort son remarquable troisième album, The Dragon is Dancing, en 1975, son groupe était une force endurcie avec laquelle il fallait compter. Jimmie avait rencontré le producteur Henry Lewy, qui avait beaucoup travaillé avec Joni Mitchell et pour Dragon, Lewy était assez habile pour conserver l'unité centrale du groupe de route, ajoutant d'autres invités sur une base ad hoc. Un de ces invités était Chick Corea, qui jouait du synthétiseur.

    Bien qu'il puisse sembler un peu étrange qu'un spécialiste de jazz fusion de première bourre surgisse sur un tel album, la raison en est probablement qu'à ce stade, Jimmie Spheeris avait commencé à flirter avec la Scientologie, dont Corea est un aficionado de haut niveau. Corea emmènera aussi le bassiste confirmé Stanley Clarke (un autre scientologue et membre de Return to Forever) dans sa valise pour le prochain album et ultime chef-d’œuvre de Spheeris, Ports of the Heart, enregistré l'année suivante. 

    Dragon et Ports représentaient tous les deux un vrai bond en avant par rapport au style intime « folk » des deux premiers albums. Les cordes ont de nouveau été utilisées judicieusement, mais il s'agissait d'albums rock, purs et simples, souvent avec des arrangements fantastiques et imaginatifs et une excellente musicalité. Dix-huit mois de tournée autour des États-Unis avaient appris à Jimmie et à son groupe comment tirer le meilleur parti l'un de l'autre. Ajoutez à cela un lot de chansons particulièrement fortes sur Dragon et quelques versions de reprises intéressantes sur Ports (dont un très sensible I’m So Lonesome I Could Cry) et il était clair que Jimmie Spheeris s'était échappé du « ghetto folk hippie » et était en route vers un endroit beaucoup plus intéressant car varié et luxuriant. Sa maîtrise du folk, de la pop et des sonorités jazzy/soul faisait le reste. Et c’est avec le recul tout ce qui rend cette expérience d'autant plus frustrante qu'il semblait simplement avoir translaté son univers du « ghetto folk hippie » vers un «ghetto d'artiste culte» à la place ! 

     

    Car en 1976, lorsque Ports of the Heart sort, des changements majeurs se produisent dans le monde de la musique rock. Alors que l’orage punk va s’abattre sur les horizons hippies de la Californie du Sud, les choses changent d’un point de vue « professionnel ».

    Les Eagles avaient ouverts la voie en transformant leur country-rock idéaliste à ciel ouvert en un monstre pop-rock hautement formalisé et Fleetwood Mac était revenu de nulle part pour prendre d'assaut les ondes des radios FM. La candeur hippie était loin et le « music business » commençait à tourner à plein, annonçant le révélateur des années 80 : une musique rock (au sens large) entièrement dévouée aux grosses ventes et aux grosses tournées.

    Ce que faisait Jimmie Spheeris était en quelque sorte trop fragile et trop utopiste pour éclater en direction d’un public plus large. 

    Une collaboration symbolique éclaire ce point. Sur cette période, Spheeris comptait Jackson Browne parmi ses amis. Browne avait chanté des chœurs sur Ports of the Heart, et alors que leurs préoccupations lyriques n'étaient pas si éloignées, les paroles de Browne étaient en quelque sorte plus ancrées dans les affres de la vie quotidienne et les compromis difficiles qui affligeaient maintenant ceux qui avaient épousé le rêve hippie. Jimmie Spheeris, quant à lui, avait toujours la tête dans le ciel, était perdu dans l'altérité mystique de l'univers et ses paroles reflétaient toujours cet état second de béatitude. Dans ce monde plus récent et plus dur digne des paroles parfois brutales et abruptes de l’Hotel California des Eagles, l'économie brute avait pris le relais. Browne est devenu célèbre, tandis que Columbia avait retiré Jimmie Spheeris de son catalogue... C’était bien la seconde mort du rêve hippie qui se profilait en ce mitan des années 70, quelques années après Woodstock et Altamont. 

    Que retenir de sa période magique 1971-1976 en terme de musique ? Une maîtrise évidente de l’écriture musicale, tant harmonique que mélodique. De l’utilisation des cordes (Captain Comes Cold, évoquant de loin le travail de Clare Fisher chez Prince), de la contrebasse et des claviers (Child From Nowhere), d’un univers, nous l’avons dit très « Brownien », sur Blown Out ou Blue Streets, avec souvent l’impression de ressentir un baume apaisant, comme une sorte d’automédication, avec un appel au calme et à la méditation comme sur Come Back.

    L’univers de Spheeris est à la fois proche de grandes icônes comme Jackson Browne, Emmylou Harris, Michael Franks ou Fleetwood Mac, avec ce cool californien strié par un fond d’inquiétude de civilisation en perte de repères. On peut penser aussi aux œuvres de « second couteaux » qui ne sont pas moins intéressants comme Elkie Brooks, Karla Bonoff, Walter Egan ou Kiki Dee.

    Mais sa marque de fabrique demeure bien ce mix étonnant entre harmonies vocales et instrumentation au cordeau, comme sur le magnifique I Am the Mercury ou In the Misty Woods. Le modèle qui vient en tête est alors, évidemment, Crosby, Stills, Nash & Young. On a fait pire comme référence.

    De son folk orchestral originel, Spheeris savait aussi s’éloigner vers les rivages d’un jazz vocal de très bonne facture, comme sur l’étonnante version live de ce Since I Fell For You en mode torch song 

    1976 marqua une pause importante et inquiétante dans la carrière de Spheeris, comme s’il rentrait dans une sorte de coma artificiel. Les historiens du son et du digging n’ont pas grand-chose d'autre à dire sur la suite de sa carrière. S'il a fait beaucoup d'enregistrements entre 1977 et sa mort en 1984, peu de choses ont survécu à l'exception d'un single en 1980 (Hold Tight, pas si éloigné de l’hédoniste I Love L.A. que Randy Newman sortira trois ans plus tard) et un dernier album (Spheeris), qu'il a terminé la nuit de sa mort. Spheeris, aux étonnantes sonorités new wave, annonçait sans aucun doute une nouvelle direction artistique. Moins convaincant que le reste de sa discographie, l’album se perd quelque peu dans de faibles mélodies et une inspiration moins renouvelée, ne faisant ressortir que 3 ou 4 titres du lot.

    Conduisant sa moto pour rejoindre sa maison par Santa Monica à 2 heures du matin, le 4 juillet 1984, Jimmie Spheeris eut le malheur de rencontrer un ivrogne qui conduisait une camionnette voyageant dans sa direction. Il n'a pas survécu à la collision. Jimmie Spheeris avait 34 ans.

     La liste des titres est 

    Télécharger « Top 50 Jimmie Spheeris.xls »

    Quelques extraits:

    I'm So Lonesome I Could Cry

    Play that song

    Child from nowhere

    Pour l'écouter, ce n'est pas loin....Jésus était californien (nouveau lien)

    That's all folks!

    PS: Demain, une belle surprise d'une nouvelle venue sur le blog!

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Jean-Paul
    Jeudi 21 Mai à 09:00

    Waouh !!!. Quel post. Je ne résiste pas et après cette lecture je fonce et j'écoute illico. Merci Hervé pour cette découverte. Et demain ?

      • Jeudi 21 Mai à 09:10

        Demain il y aura une invitée....

    2
    dado
    Jeudi 21 Mai à 10:52

    Superbe lecture pleine de découvertes  (en attendant le Catz du lendemain ?). Merci Hervé

    3
    padraig
    Jeudi 21 Mai à 17:34

    Bonjour L'article est très élogieux et je ne connais pas.

    Toutefois le lien semble ne pas fonctionner ....

    Merci beaucoup pour cet artiste à découvrir

    Patrick

      • Jeudi 21 Mai à 18:03

        Oui, je viens de voir que j'ai un problème avec le lien... ça ne fonctionne pas pour l'instant. Je réessaierai plus tard...

      • Vendredi 22 Mai à 08:23

        Gros problèmes chez Mediafire semble-t-il. Si cela ne s'arrange pas, je ferai un Zippy...

      • Vendredi 22 Mai à 09:44

        J'ai finalement fait un zippy....

    4
    Audrey
    Vendredi 22 Mai à 10:55

    C'est cool qu'il y ait de plus en plus de monde ici!

    Je ne connaissais pas non plus. Comme tu dis, à l'époque, y avait tellement de disques et d'artistes à écouter. Sans parler de la soul et du funk de l'époque.

    Je n'ai pas encore fini d'écouter les 50 chansons, mais l'article décrit très bien l'ensemble. Le son a très bien vieilli dans l'ensemble. On est immédiatement sous le charme.

    5
    Samedi 23 Mai à 19:34
    Catz

    Je suis impressionnée par ce post, autant par le texte que par l'artiste dont je ne soupçonnais pas l'excitence. Donc une découverte, et comme le dis Audrey, je n'en suis qu'au début de l'écoute. Merci Hervé.

    6
    Lotus
    Dimanche 24 Mai à 11:18

    très bon papier, bravo, jolie découverte, merci

    7
    Audrey
    Mardi 26 Mai à 16:16

    Pour tout vous dire, moi, je télétravaille avec Jimmy SHEERIS depuis mercredi dernier… happy 50 chansons, finalement, c'est parfait pour ça!

    Encore merci pour la découverte!!

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :